Triste tigre - Neige Sinno


 « Il disait qu’il m’aimait. Il disait que c’est pour pouvoir exprimer cet amour qu’il me faisait ce qu’il me faisait, il disait que son souhait le plus cher était que je l’aime en retour. Il disait que s’il avait commencé à s’approcher de moi de cette manière, à me toucher, me caresser c’est parce qu’il avait besoin d’un contact plus étroit avec moi, parce que je refusais de me montrer douce, parce que je ne lui disais pas que je l’aimais. Ensuite, il me punissait de mon indifférence à son égard par des actes sexuels. »

Entre 7 et 14 ans, la petite Neige est violée régulièrement par son beau-père. La famille recomposée vit dans les Alpes, dans les années 90, et mène une vie de bohème un peu marginale. En 2000, Neige et sa mère portent plainte et l’homme est condamné, au terme d’un procès, à neuf ans de réclusion. Des années plus tard, Neige Sinno livre un récit déchirant sur ce qui lui est arrivé. Sans pathos, sans plainte. Elle tente de dégoupiller littéralement ce qu’elle appelle sa « petite bombe ». Il ne s’agit pas seulement de l’histoire glaçante que le texte raconte, son histoire, une enfant soumise à des viols systématiques par un adulte qui aurait dû la protéger. Il s’agit aussi de la manière dont fonctionne ce texte, qui nous entraîne dans une réflexion sensible, intelligente, et d’une sincérité tranchante. Ce livre est un récit confession qui porte autant sur les faits et leur impossible explication que sur la possibilité de les dire, de les entendre.

Editions P.O.L.

❤️



Mon avis

C'est un ouvrage dont on parle beaucoup, et à juste titre. J'ai aimé découvrir la plume de Neige Sinno , qui est naturelle, fluide et terrible dans la découverte des propos qu'elle partage aux lecteurs.


"Il est victime d'une société hypocrite qui fait mine de ne pas tolérer les amours entre enfants et adultes sauf quand il s'agit de grands hommes à qui tout est permis (Dante qui tomba amoureux de Béatrice à ses neuf ans, Pétrarque et sa muse Laure de douze ans, etc.)."

C'est donc un ouvrage très personnel, pas forcément simple à lire pour celles et ceux qui auraient été victimes de viol, d'inceste. Cette histoire personnelle reste glaçante, et je trouve que l'originalité dans ce roman réside surtout dan la façon dont l'autrice amène avec courage son récit. Contrairement à bien d'autres livres que j'ai pu lire, j'ai trouvé ici que l'histoire était livrée d'une façon moins chirurgicale. Très naturelle, comme une conversation simple et intimiste avec l'autrice. J'ai aimé que ce récit en devienne presque vivant grâce aux documents apportés, aux questionnements au beau milieu du récit sur des questions plus de société que personnel. Des questions, qui a l'heure ou l'on parle enfin à haute voix d'inceste, ou l'on répète aux victimes qu'elles ne sont pas les fautives, j'ai trouvé ce récit pertinent.

"Je me suis pensée morte, je suis sans doute morte un peu, et le fantôme qui me survit est celle qui a pu tenir jusqu'à aujourd'hui. Celle qui n'a pas pu tenir est partie là où il fallait qu'elle aille, l'autre, celle qui a voulu rester, c'est moi. Mais la scission n'est pas si simple et on se rappelle l'une à l'autre constamment. Car elle n'est pas partie très loin, ma part maudite, souvent j'entends son souffle court, sa voix entrecoupée, je vois son reflet dans les miroirs, elle se glisse dans mon sommeil. Elle est toujours là, elle aussi, en train d'attendre on ne sait quoi."

Neige Sinno ne fait pas que de livrer son récit, ne cherche pas à se « plaindre », ne va pas accabler son bourreau par esprit de vengeance. Elle livre cela à nous pour pouvoir changer les choses, pour une prise de conscience de la part de la société, un soutien aux victimes mais aussi des questions pour ceux et celles qui se livrent à l'inceste ainsi qu'à leur entourage qui parfois, vont trop facilement prendre ce parti.

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