Le bus des femmes - Anne Coppel, Malika Amaouche , Lydia Braggiotti


Je vous retrouve aujourd'hui avec un ouvrage fort intéressant des éditions Anamosa. C'est un ouvrage de grande qualité, abordant le sujet d'une mobilisation autour des femmes prostituées. Cette lecture fut franchement instructive, émouvante aussi et je ne peux que vous recommander de vous pencher sur cet ouvrage.


Ce livre aborde la coopération entre acteurs de terrain et chercheurs, une recherche-action forte intéressante et nouvelle pour ce milieu en 1990. Alors que le Sida ne cesse de s'étendre, que des campagnes sont lancées, ces prostituées que l'on juge comme "réservoirs à sida" sont pourtant très au courant de la situation. Cette recherche-action permet de donner la parole à ces femmes qui sont souvent silencieuses, de ne pas les juger, mais d'écouter leurs besoins pour mieux les aider sur le plan sanitaire, mais pas seulement. Cela va plus loin et c'est aussi riche d'enseignements.

En 1990 à Paris, alors que l’épidémie de sida produit chaque jour plus de ravages, des prostituées se mobilisent et interpellent les pouvoirs publics. Huit grands cahiers jaunes à la couverture toilée circulent rue Saint-Denis et au-delà, sur les boulevards périphériques ou chez les marcheuses des Champs Élysées : les femmes y écrivent des « lettres de confidences » pour témoigner des conditions d’exercice de leur métier. Cette parole est rare. Fragile, elle fait surgir une réalité diverse et incarnée, violente et ordinaire : bataille du préservatif, peurs et rivalités, mais aussi dignité et revendication de droits et d’un statut social. Car les lettres recèlent aussi la force de l’écrit. C’est un exemple remarquable d’empowerment dans l’histoire des femmes, la naissance d’une conscience collective à l’issue heureuse : la création du Bus des femmes, première association de santé communautaire de prostituées, dirigée par des prostituées. Bien loin des fantasmes et des débats campés dans l’arbitraire, cet épisode méconnu témoigne de l’histoire des mobilisations citoyennes. Un document extraordinaire présenté et commenté par des actrices de l’aventure : la sociologue Anne Coppel qui se mit au service de cette recherche-action, Lydia Braggiotti qui en fut la cheffe de projet et Malika Amaouche, héritière avec Act Up de ce combat.

Editions Anamosa - 20€ - 147p.


Avant d'aller plus loin dans ma chronique, je tiens à souligner que ce livre est accessible. Il n'est pas "scolaire" et permet une lecture fluide. Évidemment, des informations sont données, c'est le but de ce genre d'ouvrage, mais cela reste une lecture non-fastidieuse. C'est d'ailleurs ce que souhaitent les éditions Anamosa avec leurs publications.

Cette mobilisation, est une première qui permet ainsi de recueillir des données à la fois sur les conditions de travail des prostituées, mais aussi sur les problèmes médicaux qu'elles rencontrent en 1990. De plus, cette action s'inscrit dans le cadre du sida et de la question suivante : "la prostitution est-elle un vecteur de la pandémie ?". Il est important de garder cette question en tête, car on ne parle pas ici directement d'abolir la prostitution, mais de se rendre compte d'une situation dans un milieu très fermé et de pouvoir, par la suite, pouvoir apporter quelques solutions pour les aider sur ce plan sanitaire et mais aussi de mettre en lumière d'autres difficultés. Dans cet ouvrage les autrices (militantes et féministes) n'encouragent pas la prostitution, mais font état des difficultés des prostituées face au SIDA, de la présence de la toxicomanie mais aussi via ces lettres, des autres problématiques qui se posent à elles.

Cette étude comprend deux aspects : un qualitatif qui donne pour la première fois la parole à ses femmes, qui vont se confier et montrer ainsi qui elles sont vraiment, loin des préjugés de la sociétéL'autre aspect est épidémiologiste, qui fait donc part des états de santé de ces dernières, de l'accès au soin. Le panel pour répondre à cette étude est élargi et tente d'être le mieux représentatif puisque des "femmes-relais" vont être formées pour ainsi donner la parole aux prostituées étrangères et donner la parole aussi à celles qui oseront moins.



Pour répondre au premier aspect, 50 lettres ont été recueillies et ajoutées à ce corpus. Il montre bien que le préservatif est une condition obligatoire pour toutes, car elles sont bien conscientes du sida et des maladies sexuelles, mais que leurs clients (souvent âgés ou étrangers) demandent ne pas l'utiliser et que certaines étant en grande difficulté financière, les plus jeunes et étrangères aussi vont accepter. Cela, ainsi, va croître la concurrence entre les prostituées et donc accroître leurs difficultés.

De plus, ces lettres dénoncent la difficulté d'accès au soin, n'ayant pas de couverture sociale. Ainsi, ces femmes sont obligées de payer elles-mêmes leurs soins, ce qui est compliqué puisque beaucoup ont déjà des difficultés financières. En plus de cela, certaines n'ayant pas de retraite, devront malheureusement devoir se prostituer jusqu'à un âge très avancé. Elles demandent aussi à être reconnues comme des citoyennes lambda, beaucoup sont en couple, sont mères de familles et veulent donc aussi bénéficier de droits. Elles tentent pour certaines d'apporter des solutions comme pour tenter de prévenir au mieux les filles via des campagnes (y compris en langues étrangères).

Sur le plan épidémiologiste, cette étude montre dans quel cadre il y a utilisation du préservatif selon la nature du client, régulier ou non mais aussi selon la localisation géographique dans Paris de ces dernières. Ce plan montre aussi que ce manque de couverture sociale entraîne donc des soucis gynécologiques non traités et d'autres conséquences sur la santé.

Cette recherche-action à le mérite d'avoir été sur le terrain de rendre compte à la société et aux autorité de la réalité sur le plan sanitaire et sous le prisme du sida notamment car ces femmes étaient laissés jusque-là de côté des association de lutte contre le sida. Le Bus des femmes existe toujours et permet d'apporter une écoute et une aide aux femmes.

La prostitution existe toujours, prend désormais des formes nouvelles et il est intéressant de voir que ce que racontent ces femmes est encore si actuel et que le chemin est encore long pour notre société qui doit encore évoluer sur le plan juridique, social et de la santé.




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